La chaîne de télévision Pheonix est un cas un peu à part dans le paysage audiovisuel chinois. Elle fonctionne différemment des chaînes classiques chinoises du continent - qui sont soumises à la censure et doivent respecter la ligne politique officielle - mais fait néanmoins très attention aux possibles répercussions politiques que les propos de ses animateurs, commentateurs et invités pourraient avoir.
Son statut particulier est dû à son origine hongkongaise : le régime d’ “un pays, deux systèmes” y est appliqué et cela se ressent au niveau des médias, qui peuvent se permettre des libertés qui ne sont pas même envisageables dans le reste du pays - mais qui savent très bien utiliser l’autocensure.
Je ne suis pas du tout un expert en problèmes sociaux ou politiques, loin de là, mais il se trouve que j’ai été invité il y a quelques temps à une émission diffusée à 22 heures 30 en direct sur cette chaîne et qui commente pendant une demi-heure un sujet “chaud” de l’actualité. J’ai reçu une seconde invitation jeudi après-midi, le sujet de la soirée étant la diffusion la veille au soir par la chaîne de télévision coréenne SBS d’images de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques : est-ce tolérable ou est-ce un manque total de respect de l’éthique journalistique.
Me voici donc jeudi soir assis devant une caméra dans un studio à Pékin, le second invité étant assis à ma droite, le présentateur Sa Wen étant quant à lui dans son studio de Hong Kong. Je fais en général attention à ne choquer personne pendant ces discussions avec des idées ou des commentaires trop ” extrèmes ” mais j’essaie d’émettre des opinions qui montrent néanmoins que tout le monde ne pense pas de la même manière.
Le début de l’émission s’est bien déroulé, mais les dernières minutes ont été plus délicates. Lorsque Sa Wen m’a posé la question : qu’est-ce que les Pékinois aimeraient que les Jeux leur apportent, j’ai commencé une tirade assez longue qui manquait certainement d’un fil conducteur bien solide. Toujours est-il que j’ai par deux fois utilisé des mots qui, d’un point de vue chinois, étaient pour le moins ” inappropriés “.
Tout d’abord, j’ai comparé l’époque actuelle à ” l’ère maoïste “. Et bien croyez-moi si vous le voulez, mais après 13 ou 14 ans de vie en Chine, j’ignorais que l’on ne pouvait pas parler ” d’ère maoïste ” car le terme n’est pas accepté par les autorités. L’expression reviendrait à reconnaître qu’il y a vraiment eu une époque dominée par un homme et non par un système ou le Parti Communiste. Ce serait aussi une acceptation tacite de toutes les exagérations de cette époque et de son caractère arriérée par rapport à aujourd’hui. D’où l’interdiction totale d’utiliser cette expression en public - mais on peut le faire en privé.
Après être sorti du studio, j’ai d’abord reçu un SMS de ma femme et ensuite un coup de téléphone d’un ami qui m’ont fait comprendre que j’avais visiblement commis une “erreur politique” en utilisant l’expression. Ne pouvant pas regarder le présentateur en parlant et étant obligé de fixer la caméra devant moi, je n’ai pas constaté qu’il a fortement froncé des sourcils et a visiblement été surpris par cette expression. Comme c’était dans une phase qui complimentait la Chine d’aujourd’hui, il ne m’a pas interrompu et j’ai pu poursuivre.
Mais la seconde “erreur” est, à mon avis, une véritable erreur. J’ai d’abord évoqué la fierté d’organiser les Jeux avant de parler d’ “arrogance”, ce qui n’était pas du tout le mot que je voulais utiliser. Mais il est sorti néanmoins. Je voulais finir sur le fait que l’ambiance est trop tendue actuellement et que les Jeux devrait conserver une ambiance festive qui a maintenant complètement disparue de la capitale, mais au lieu de cela, j’ai dit que cette fierté ne devait pas se transformer en arrogance. Le présentateur a de nouveau froncé les sourcils et a vite fait de m’interrompre en disant que les Chinois sont très modestes par tradition avant de tirer une conclusion et d’achever la retransmission.
Ce qui m’amène à plusieurs conclusions. Même après 13-14 ans de vie en Chine, je ne suis pas encore toujours conscient des termes politiquement sensibles que l’on peut ou ne peut pas utiliser. Tout étranger faisant l’apprentissage du chinois apprent rapidement que l’on dit “après la libération” pour la période qui commence en 1949 avec la prise du pouvoir par les communistes. On dit “ouverture et réformes” pour la période qui commence en 1978-1980. La seule période que l’on peut appeler par le nom de l’événement qui l’a définie est celle de la révolution culturelle. Mais si l’on veut parler globalement des années 1950 à 1970, il vaut mieux dire “avant l’ouverture et les réformes”. Quant à l’ère maoïste, c’est toujours un tabou. Et il est mort en 1976…
Second point, même la télévision la plus “libérale” de Chine, qui grâce à son origine hongkongaise peut se permettre davantage que les autres, reste néanmoins extrêmement sensible à ce qui est politiquement correct. Et honnêtement, c’est tout à fait compréhensible, car si les “limites” considérées comme acceptables par les autorités contrôlant les informations en Chine jugent que Phoenix a dépassé les bornes, cela remet en cause tout son fonctionnement et sa diffusion en Chine. On ne peut pas jouer avec le feu.
Imaginez que vous soyiez commentateur politique en Chine ou animateur d’une émission qui touche à des sujets politiques. Et vous allez comprendre pourquoi il est si difficile de trouver des commentateurs qui puissent faire passer un message subtil n’étant pas négativement perçu pas les censeurs. C’est ce qui fait l’intérêt de Phoenix, dont l’un des principaux atouts réside dans ces nombreux commentateurs qui sont des experts en politique, en relations internationales, en affaires militaires etc. Ils argumentent de manière intelligente et bien construite tout en faisant toujours bien attention à ne pas trop s’éloigner de la ligne du Parti. Pas facile…
Je finirai avec une note sur le fondement biaisé de toute discussion incluant un élément politique dans les médias chinois. Il y a tellement de choses que l’on ne peut pas dire à travers les médias, que l’on doit tenir sous couvert comme si elles n’existaient pas, que cela rend surréaliste la discussion de nombreux sujets. Tout est permis au niveau privé, on peut dire absolument ce que l’on veut dans un restaurant, chez soi, au bureau ou dans tout lieu qui n’est pas une plate-forme publique. Mais dès qu’il s’agit des médias, qu’il s’agisse d’un journal, d’une télévision ou même d’un blog - si il commence à être bien suivi - les choses changent rapidement et toute critique frontale du gouvernement et de ses hauts dirigeants devient un problème et un danger pour celui ou celle qui les formule.
Rien de bien nouveau ici pour ceux qui connaissent la Chine, mais une réalité qui demande une grande “flexibilité” pour ceux qui s’expriment au travers des médias.
Posted by Olivier in Politique, Société, Médias, J.O. 2008