Pourquoi les médias occidentaux s’acharnent-ils contre la Chine et la façon dont elle gère le Tibet ? L’incompréhension règne du côté chinois. Impossible pour la plupart des Han de comprendre ce qui pousse les Occidentaux à constamment ramener la question du Tibet sur le tapis, et encore moins à déclarer que le Tibet devrait être indépendent, ou autonome à défaut. Ici comme dans tant d’autres cas, le gouffre qui sépare les Chinois des Occidentaux est énorme.
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La plupart des gens que je fréquente ne représentent certes pas les Chinois dans leur ensemble, mais une portion grandissante de la population : bien éduqués, cols blancs ou jeunes entrepreneurs, avides de voir le monde mais n’ayant guère le temps d’y consacrer le temps qu’il faudrait, trop occupés qu’ils sont à travailler très durs pour pouvoir s’offrir un logement et une voiture, ou bien rembourser les crédits qui leur ont permis de les acheter - très souvent avec l’aide de leurs parents.
Ils ne représentent pas la Chine dans son ensemble, mais ils symbolisent probablement assez bien la façon de voir de la plupart des Chinois : le Tibet est une région qui fait depuis toujours partie de la Chine. Non seulement c’est une région qui était il y a 50 ans encore incroyablement arriérée, mais le gouvernement central a investi des sommes colossales pour permettre à cette région de se développer et sortir du Moyen-Âge.
Voilà, en gros, ce que pense les Chinois que je connais. Ils reconnaissent complètement les différences culturelles et linguistiques qui séparent le Tibet d’autres régions chinoises et savent que le Tibet a traditionnellement été profondémment influencé par le bouddhisme. Ceci et les incroyables paysages qui font sa beauté continuent d’attirer un grand nombre de voyageurs chinois à s’y rendre.
Envahi, oppressé, une culture en voie de disparition : autant d’arguments qui provoquent l’incompréhension et la colère des Chinois. Comment peut-on dire que le Tibet a été envahi alors qu’il a toujours été une partie de la Chine ? Pourquoi parler d’oppression alors que le gouvernement central a fait tant d’efforts pour construire des routes, une voie ferrée et des infrastructures qui relient maintenant cette région au reste du pays ? Comment peut-on parler de génocide culturel alors que les temples existent encore, les moines continuent à transmettre le bouddhisme tibétain et les autorités se montrent particulièrement tolérante à l’égard de la religion tibétaine ? Impossible de comprendre ces satanés Occidentaux et leur refus de la vérité historique.
Les Chinois ont été nourris par la propagande chinoise depuis leur naissance et ne connaissent rien des réalités sur le terrain. Voilà un argument que l’on peut souvent entendre du côté occidental, un argument simple, voir simpliste, mais qui a le mérite de trouver un coupable : la propagande chinoise. Le problème, c’est que cet argument enrage encore plus les Chinois. Nous, Occidentaux à la science infuse, savons toujours mieux que les Chinois ce qu’est la vérité. Nous n’en avons peut-être pas le monopole, mais nous avons eu la chance d’échapper à la propagande depuis notre naissance. Et les Chinois de répondre que nos vues ne sont pas moins biaisées que les leurs.
Pour la plupart des Chinois éduqués qui ont aujourd’hui entre 20 et 40 ans, il n’est pas difficile de surfer la toile et de lire en anglais des reportages ou des compte-rendus historiques concernant le Tibet - si tant est qu’ils en aient le temps, l’envie et l’énergie. Mais ces reportages sont-ils crédibles ? Les informations venant de l’étranger sont-elles plus dignes de confiance que les connaissances qu’ils ont accumulées depuis leur plus tendre enfance ?
Une personne qui m’est très proche a vécu à Taiwan pendant environ 6 ans. Elle y a vu des documentaires sur le Tibet qui lui ont fait découvrir une autre perspective : celle d’une réelle invasion d’une région qui n’était pas sous contrôle chinois pendant la première partie du 20è siècle. Elle a vu des images de destruction de temples et d’oppression qu’elle n’avait jamais soupçonnées auparavant. Elle reconnaît qu’il s’est passé des choses dans cette région dont elle n’avait jamais entendu parler et dont aucun média, livre ou personne n’a fait état de sa naissance à son séjour à Taiwan.
Quelle est sa réaction concernant les récents événements et les commentaires de la presse occidentale ? Pas différente de mes collègues de bureau, qui ont généralement entre 22 et 30 ans et qui ont tout au plus vécu à l’étranger un an dans le cadre de leurs études : l’horreur, l’incompréhension. Les erreurs du passé - que la plupart des Chinois ne connaissent probablement pas ou attribuent tout simplement à la Révolution Culturelle, dont, disent-ils, les Han ont autant souffert que les Tibétains - appartiennent… au passé. Ce qu’il faut voir, c’est l’état de développement atteint aujourd’hui par le Tibet, le fait qu’il a été désenclavé et a pu faire son entrée dans les temps modernes. Et tout cela grâce au gouvernement central.
Le gouffre est énorme. Entre l’opinion des Occidentaux et ce dont sont convaincus les Chinois, il y a tout un univers de différence. Tenter d’analyser ces différences et de les expliquer est bien au-delà de mes aptitudes et de ce blog. Mais le chemin à parcourir des deux côtés est encore bien long.
Pour commencer, il faudra attendre que le gouvernement chinois relâche son emprise sur l’information en Chine. Car quoi qu’en pensent mes amis et mes collègues, que je ne soupçonne certainement pas de manquer d’intelligence, la propagande joue un rôle. Mais cela ne suffira pas.
Il faudra des générations avant qu’une nouvelle perspective ait la chance d’apparaître. Aujourd’hui, près de 20 ans après les événements de Pékin le 4 juin 1989, presque tous les Chinois que je connais sont convaincus que la répression était la meilleure solution, car sinon, le prix a payé aurait été le chaos social. Bien joué la propagande chinoise : c’est ici encore l’opinion occidentale.
Comprendre la façon de penser des Chinois, c’est aussi connaître des réalités de leur culture qui nous parraissent, à nous Occidentaux, absolument incompréhensibles. Pourquoi ne toujours se concentrer que sur le développement économique et ne pas voir toutes les conséquences négatives sur la société ? La réponse que j’ai entendu à de nombreuses reprises de la bouche d’amis, c’est que les Chinois n’attachent pas une grande importance à la démocratie. Elle est d’après eux bien secondaire par rapport au besoin d’amener le pays et ses habitants à connaître un certain degré de prospérité, ce qu’ils n’ont pas connu depuis des siècles.
Les Chinois de 35 ans et plus se rappellent encore de la relative pauvreté de leur enfance et n’en veulent plus. Quant aux moins de 35 ans, ils estiment que leur vie est certainement meilleure que celles de leurs ancêtres de multiples générations. La stabilité est plus importante que toute autre chose. Et tant que la Chine continue de se développer globalement, le reste n’a pas grande importance.
Quand on ajoute ce raisonnement à la conviction que le Tibet est une partie inséparable de la Chine, il est effectivement difficile aux Chinois de comprendre pourquoi la colère de certains Tibétains provoque une telle sympathie du côté occidental.
Mais il existe également une hypocrisie certaine du côté occidental. A ma connaissance, aucune nation ne reconnaît l’indépendence du Tibet et quasiment aucun gouvernement occidental - ou autre d’ailleurs - ne fait guère d’efforts pour convaincre le gouvernement chinois de se montrer plus tolérant quant à la possibilité de davantage d’autonomie. Les enjeux économiques sont bien plus importants que le maintien d’une culture perchée sur le toit du monde.
Car c’est bien une “autonomie” plus ou moins grande qui constitue le seul espoir des Tibétains. Le Dalaï Lama, personne remarquable à bien des égards et qui continue malheureusement à être ignoré par le gouvernement chinois, qui attend patiemment sa mort pour choisir son remplaçant, reconnaît cette réalité depuis 1989 : le Tibet n’a plus la moindre chance de connaître un jour une indépendence telle qui était la sienne de facto lors de la première partie du 20e siècle. Sa seule et unique chance de pouvoir gérer ses propres affaires sociales et religieuses se trouve dans une autonomie accordée par Pékin.
L’indépendence est un rêve que certains caressent encore mais qui a tout de l’illusion totale. Je suis prêt à faire le pari qu’un gouvernement chinois démocratique - ce qui, n’en déplaisent aux médias occidentaux, n’est pas prêt d’arriver et n’est certainement pas la priorité d’une grande partie de la population chinoise - ne lâcherait pas plus le Tibet que le Parti communiste, dont l’histoire prouve qu’il ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs. Comment une population de plus d’un milliard trois cents millions d’habitants pourrait-elle accepter qu’un gouvernement, quel qu’il soit, “abandonne” ou sacrifie un huitième du territoire national ? J’ai déjà assez souvent entendu des critiques acerbes concernant la manière dont la Chine a récemment concédé à la Russie un grand morceau de territoire qui lui appartenait durant la dynastie mandchoue des Qing. Il s’agirait donc d’un véritable suicide politique que de songer à laisser le Tibet devenir indépendent, pour un gouvernement démocratique tout autant que pour le Parti communiste.
Je finirai avec un retour vers l’année 1996. Avant de partir pour le Tibet en tant que guide de voyage pour des groupes de touristes allemands, j’avais assisté à un symposium de trois jours totalement fascinant sur “Le Mythe Tibet”. Des spécialistes de culture tibétaine s’étaient succédés sur la scène pour présenter différents aspects de la culture tibétaine. Le résultat fut frappant. Le seul Tibétain étant intervenu expliqua que le mythe véhiculé par le gouvernement en exil sur l’harmonie de la société tibétaine avant l’invasion chinoise était aussi éloigné de la réalité que la description de l’enfer sur Terre donnée par le gouvernement chinois. Quant aux autres intervenants, ils donnèrent dans leur ensemble une image tout en nuances de cette région dont la plupart d’entre nous ne connaissent rien d’autres que les infos diffusées par les médias. Bref, il n’est pas impossible que les Occidentaux soient aussi mal informés sur de nombreux aspects des réalités du Tibet que les Chinois.
Des deux côtés, l’incompréhension règne et semble avoir encore de beaux jours devant elle.
Posted by Olivier in Société