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30 mars 2008

Déjeuner avec un jeune Tibétain

Loin des événements de Lhasa, dans un restaurant à Beijing, je me suis retrouvé il y a quelques jours avec un jeune Tibétain et 7 ou 8 Chinois Han autour d’une même table. La discussion a d’abord porté sur des sujets n’ayant rien à avoir avec le Tibet, mais le thème a été abordé par la suite. Avec un résultat plutôt intéressant…
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Le Tibet attire en raison de ses paysages à couper le souffle et de sa culture différente du reste de la Chine. Rien de bien étonnant donc que la question du mal d’altitude soit abordée. Le jeune Tibétain répond en expliquant qu’il peut toucher des personnes en excellente santé, et que ce sont même les fumeurs qui risquent d’être moins touchés - si l’info est exacte, c’est plutôt frustant comme nouvelle. Il précise d’ailleurs en passant qu’il ne connaît quasiment pas un seul homme Tibétain qui ne fume pas… J’ai oublié de demander s’il incluait les moines dans le lot…

Puisque certains des Han présents se sont récemment rendus au Tibet, une discussion s’engage sur leurs impressions, discussion qui dure quelques instants. Puis l’attention se porte sur un autre sujet. C’est alors que le jeune Tibétain en profite pour me poser une question avec une voix qui fait bien comprendre qu’il aimerait que toute la tablée écoute ma réponse. Il me demande quelle est ma position concernant le Tibet.

Ce jeune homme est direct et ne s’encombre pas trop du fait que la sensibilité du sujet risque d’amener un certain froid dans nos rangs. Il sait parfaitement que pour tous les Han assis autour de lui, la cause est entendue : le Tibet appartient à la Chine - depuis les Tang, le 13e siècle ou bien le 18e siècle, selon le degré de méconnaissance de l’individu en question, le 18e siècle étant, à mon avis, la position la plus défendable.

Je commence à répondre en disant que la question aujourd’hui n’est plus de savoir si le Tibet devrait être indépendant ou pas, car le seul petit espoir qui subsiste réside dans une réelle autonomie, comme le demande le Dalaï Lama. Une autonomie qui ne verra jamais le jour tant que le Parti Communiste est au pouvoir. Mais je vous passe les détails sur ma position, ce n’est vraiment pas l’essentiel.

Dès que j’ai fini, il prend la parole, alors qu’aucun des Han n’a dit un mot et que tout le monde écoute religieusement. Le jeune Tibétain enchaîne en disant qu’à son avis, la plupart des Tibétains estiment que le Tibet devrait être indépendant. Et il explique que les Tibétains ne se sentent pas Chinois, que leur religion est différente, ainsi que leur langue, et qu’ils n’ont pas la possibilité de vivre avec la liberté qu’ils désirent en raison du contrôle communiste et des Han sur le Tibet.

Je regarde les Han, un par un. Je vois des visages qui restent tous très sobres, pas de yeux exhorbités ou d’expression d’incrédulité ou de désapprobation. Mais un étonnement retenu qui montre, malgré le contrôle qu’ils conservent tous quant à leur réaction, qu’ils ne s’attendaient pas à ça. Le jeune Tibétain a fait son petit effet, mais il a aussi fait preuve d’un certain courage, car l’argument aurait facilement pu entraîner une discussion nettement plus agitée.

Le jeune Tibétain continue en disant que la plupart des Tibétains reconnaissent que le niveau de vie a augmenté grâce aux investissements massifs de Beijing. Il donne le chiffre de plus de 10 milliards de yuan (près d’un milliard d’euro) investi chaque année par le gouvernement central au Tibet, un chiffre que je n’ai pas vérifié. Et il estime que cette amélioration est appréciée par la plupart, mais qu’elle ne change pas les sentiments d’appartenance à une autre culture.

Voilà, en bref, le résumé d’un épisode qui s’est passé entre quelques Chinois Han, un Tibétain et un Occidental assis autour d’une même table. Il illustre le fait qu’une discussion à titre privée est possible, même si la nôtre n’a pas abouti à la participation des Han. Aucun d’entre eux n’a ajouté le moindre mot aux commentaire du jeune Tibétain et quelqu’un a rapidement changé le sujet.

Mais elle illustre aussi à quel point les Chinois Han n’ont pas l’habitude d’entendre un autre son de cloche que celui que fait résonner le Parti. Sur un grand nombre de sujet, il est possible de s’informer en Chine et il ne faut surtout pas caricaturer le pays et considérer que les Chinois sont désinformés à tous les niveaux. C’est faux. Mais lorsque l’on aborde un sujet aussi sensible que le Tibet, la situation est totalement différente. Et elle commence à la naissance.

Posté par Olivier sous Société à 11:07 PM HKT

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23 mars 2008

Tibet: l’incompréhension

Pourquoi les médias occidentaux s’acharnent-ils contre la Chine et la façon dont elle gère le Tibet ? L’incompréhension règne du côté chinois. Impossible pour la plupart des Han de comprendre ce qui pousse les Occidentaux à constamment ramener la question du Tibet sur le tapis, et encore moins à déclarer que le Tibet devrait être indépendent, ou autonome à défaut. Ici comme dans tant d’autres cas, le gouffre qui sépare les Chinois des Occidentaux est énorme.
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La plupart des gens que je fréquente ne représentent certes pas les Chinois dans leur ensemble, mais une portion grandissante de la population : bien éduqués, cols blancs ou jeunes entrepreneurs, avides de voir le monde mais n’ayant guère le temps d’y consacrer le temps qu’il faudrait, trop occupés qu’ils sont à travailler très durs pour pouvoir s’offrir un logement et une voiture, ou bien rembourser les crédits qui leur ont permis de les acheter - très souvent avec l’aide de leurs parents.

Ils ne représentent pas la Chine dans son ensemble, mais ils symbolisent probablement assez bien la façon de voir de la plupart des Chinois : le Tibet est une région qui fait depuis toujours partie de la Chine. Non seulement c’est une région qui était il y a 50 ans encore incroyablement arriérée, mais le gouvernement central a investi des sommes colossales pour permettre à cette région de se développer et sortir du Moyen-Âge.

Voilà, en gros, ce que pense les Chinois que je connais. Ils reconnaissent complètement les différences culturelles et linguistiques qui séparent le Tibet d’autres régions chinoises et savent que le Tibet a traditionnellement été profondémment influencé par le bouddhisme. Ceci et les incroyables paysages qui font sa beauté continuent d’attirer un grand nombre de voyageurs chinois à s’y rendre.

Envahi, oppressé, une culture en voie de disparition : autant d’arguments qui provoquent l’incompréhension et la colère des Chinois. Comment peut-on dire que le Tibet a été envahi alors qu’il a toujours été une partie de la Chine ? Pourquoi parler d’oppression alors que le gouvernement central a fait tant d’efforts pour construire des routes, une voie ferrée et des infrastructures qui relient maintenant cette région au reste du pays ? Comment peut-on parler de génocide culturel alors que les temples existent encore, les moines continuent à transmettre le bouddhisme tibétain et les autorités se montrent particulièrement tolérante à l’égard de la religion tibétaine ? Impossible de comprendre ces satanés Occidentaux et leur refus de la vérité historique.

Les Chinois ont été nourris par la propagande chinoise depuis leur naissance et ne connaissent rien des réalités sur le terrain. Voilà un argument que l’on peut souvent entendre du côté occidental, un argument simple, voir simpliste, mais qui a le mérite de trouver un coupable : la propagande chinoise. Le problème, c’est que cet argument enrage encore plus les Chinois. Nous, Occidentaux à la science infuse, savons toujours mieux que les Chinois ce qu’est la vérité. Nous n’en avons peut-être pas le monopole, mais nous avons eu la chance d’échapper à la propagande depuis notre naissance. Et les Chinois de répondre que nos vues ne sont pas moins biaisées que les leurs.

Pour la plupart des Chinois éduqués qui ont aujourd’hui entre 20 et 40 ans, il n’est pas difficile de surfer la toile et de lire en anglais des reportages ou des compte-rendus historiques concernant le Tibet - si tant est qu’ils en aient le temps, l’envie et l’énergie. Mais ces reportages sont-ils crédibles ? Les informations venant de l’étranger sont-elles plus dignes de confiance que les connaissances qu’ils ont accumulées depuis leur plus tendre enfance ?

Une personne qui m’est très proche a vécu à Taiwan pendant environ 6 ans. Elle y a vu des documentaires sur le Tibet qui lui ont fait découvrir une autre perspective : celle d’une réelle invasion d’une région qui n’était pas sous contrôle chinois pendant la première partie du 20è siècle. Elle a vu des images de destruction de temples et d’oppression qu’elle n’avait jamais soupçonnées auparavant. Elle reconnaît qu’il s’est passé des choses dans cette région dont elle n’avait jamais entendu parler et dont aucun média, livre ou personne n’a fait état de sa naissance à son séjour à Taiwan.

Quelle est sa réaction concernant les récents événements et les commentaires de la presse occidentale ? Pas différente de mes collègues de bureau, qui ont généralement entre 22 et 30 ans et qui ont tout au plus vécu à l’étranger un an dans le cadre de leurs études : l’horreur, l’incompréhension. Les erreurs du passé - que la plupart des Chinois ne connaissent probablement pas ou attribuent tout simplement à la Révolution Culturelle, dont, disent-ils, les Han ont autant souffert que les Tibétains - appartiennent… au passé. Ce qu’il faut voir, c’est l’état de développement atteint aujourd’hui par le Tibet, le fait qu’il a été désenclavé et a pu faire son entrée dans les temps modernes. Et tout cela grâce au gouvernement central.

Le gouffre est énorme. Entre l’opinion des Occidentaux et ce dont sont convaincus les Chinois, il y a tout un univers de différence. Tenter d’analyser ces différences et de les expliquer est bien au-delà de mes aptitudes et de ce blog. Mais le chemin à parcourir des deux côtés est encore bien long.

Pour commencer, il faudra attendre que le gouvernement chinois relâche son emprise sur l’information en Chine. Car quoi qu’en pensent mes amis et mes collègues, que je ne soupçonne certainement pas de manquer d’intelligence, la propagande joue un rôle. Mais cela ne suffira pas.

Il faudra des générations avant qu’une nouvelle perspective ait la chance d’apparaître. Aujourd’hui, près de 20 ans après les événements de Pékin le 4 juin 1989, presque tous les Chinois que je connais sont convaincus que la répression était la meilleure solution, car sinon, le prix a payé aurait été le chaos social. Bien joué la propagande chinoise : c’est ici encore l’opinion occidentale.

Comprendre la façon de penser des Chinois, c’est aussi connaître des réalités de leur culture qui nous parraissent, à nous Occidentaux, absolument incompréhensibles. Pourquoi ne toujours se concentrer que sur le développement économique et ne pas voir toutes les conséquences négatives sur la société ? La réponse que j’ai entendu à de nombreuses reprises de la bouche d’amis, c’est que les Chinois n’attachent pas une grande importance à la démocratie. Elle est d’après eux bien secondaire par rapport au besoin d’amener le pays et ses habitants à connaître un certain degré de prospérité, ce qu’ils n’ont pas connu depuis des siècles.

Les Chinois de 35 ans et plus se rappellent encore de la relative pauvreté de leur enfance et n’en veulent plus. Quant aux moins de 35 ans, ils estiment que leur vie est certainement meilleure que celles de leurs ancêtres de multiples générations. La stabilité est plus importante que toute autre chose. Et tant que la Chine continue de se développer globalement, le reste n’a pas grande importance.

Quand on ajoute ce raisonnement à la conviction que le Tibet est une partie inséparable de la Chine, il est effectivement difficile aux Chinois de comprendre pourquoi la colère de certains Tibétains provoque une telle sympathie du côté occidental.

Mais il existe également une hypocrisie certaine du côté occidental. A ma connaissance, aucune nation ne reconnaît l’indépendence du Tibet et quasiment aucun gouvernement occidental - ou autre d’ailleurs - ne fait guère d’efforts pour convaincre le gouvernement chinois de se montrer plus tolérant quant à la possibilité de davantage d’autonomie. Les enjeux économiques sont bien plus importants que le maintien d’une culture perchée sur le toit du monde.

Car c’est bien une “autonomie” plus ou moins grande qui constitue le seul espoir des Tibétains. Le Dalaï Lama, personne remarquable à bien des égards et qui continue malheureusement à être ignoré par le gouvernement chinois, qui attend patiemment sa mort pour choisir son remplaçant, reconnaît cette réalité depuis 1989 : le Tibet n’a plus la moindre chance de connaître un jour une indépendence telle qui était la sienne de facto lors de la première partie du 20e siècle. Sa seule et unique chance de pouvoir gérer ses propres affaires sociales et religieuses se trouve dans une autonomie accordée par Pékin.

L’indépendence est un rêve que certains caressent encore mais qui a tout de l’illusion totale. Je suis prêt à faire le pari qu’un gouvernement chinois démocratique - ce qui, n’en déplaisent aux médias occidentaux, n’est pas prêt d’arriver et n’est certainement pas la priorité d’une grande partie de la population chinoise - ne lâcherait pas plus le Tibet que le Parti communiste, dont l’histoire prouve qu’il ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs. Comment une population de plus d’un milliard trois cents millions d’habitants pourrait-elle accepter qu’un gouvernement, quel qu’il soit, “abandonne” ou sacrifie un huitième du territoire national ? J’ai déjà assez souvent entendu des critiques acerbes concernant la manière dont la Chine a récemment concédé à la Russie un grand morceau de territoire qui lui appartenait durant la dynastie mandchoue des Qing. Il s’agirait donc d’un véritable suicide politique que de songer à laisser le Tibet devenir indépendent, pour un gouvernement démocratique tout autant que pour le Parti communiste.

Je finirai avec un retour vers l’année 1996. Avant de partir pour le Tibet en tant que guide de voyage pour des groupes de touristes allemands, j’avais assisté à un symposium de trois jours totalement fascinant sur “Le Mythe Tibet”. Des spécialistes de culture tibétaine s’étaient succédés sur la scène pour présenter différents aspects de la culture tibétaine. Le résultat fut frappant. Le seul Tibétain étant intervenu expliqua que le mythe véhiculé par le gouvernement en exil sur l’harmonie de la société tibétaine avant l’invasion chinoise était aussi éloigné de la réalité que la description de l’enfer sur Terre donnée par le gouvernement chinois. Quant aux autres intervenants, ils donnèrent dans leur ensemble une image tout en nuances de cette région dont la plupart d’entre nous ne connaissent rien d’autres que les infos diffusées par les médias. Bref, il n’est pas impossible que les Occidentaux soient aussi mal informés sur de nombreux aspects des réalités du Tibet que les Chinois.

Des deux côtés, l’incompréhension règne et semble avoir encore de beaux jours devant elle.

Posté par Olivier sous Société à 9:46 PM HKT

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